Samedi 18 Novembre 2017

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Suzanne LHERISSON

 

JSuzanne 6.jpge me prénomme Suzanne, j’habite la Cité Radieuse de Marseille depuis 1952; en un bref résumé, je vais vous conter 50 ans de vie dans cet immeuble.
En 1945, la ville de Marseille manque de logements et l’Etat autorise Monsieur LE CORBUSIER à réaliser son rêve cogité depuis plus de 20 ans : une cité, village vertical avec des appartements, des commerces, une école, un parc dans le calme, avec le soleil et les possibilités d’une vraie vie collective .

Ce projet, envisagé Bd Michelet, durera de 1947 à 1952 sous la tutelle de 7 ministres de la Reconstruction. Chantier interrompu, puis repris, enfin en 1952 les appartements sont, pour la plupart, terminés : l’Etat se trouve donc propriétaire de logements qu’il a décidé de vendre !
L’architecture est audacieuse, du béton, des couleurs vives sur les loggias, on parle de mezzanine… En ville, les bruits courent, on lui donnera des noms "Maison du et des Fadas", la "Droguerie" ; il surprend et les candidats à l’achat ne se pressent pas.

A cette époque, il y a déjà des squatters, qui ne trouvant pas à se loger, guettent et s’installent dans des maisons inoccupées…
Ces appartements pourraient devenir rapidement intéressants, cuisines installées avec cuisinière électrique, il y a l’électricité, l’eau!... L’état s’inquiète et décide de confier à certaines administrations (Finances, Enseignement, PTT, Police…) quelques logements que celles-ci vont proposer à des employés d’un certain indice (les loyers sont assez chers et ces occupants vont signer une lettre de démission en cas de
vente!
Donc, en juillet-aout 1952, 80 fonctionnaires vont emménager. Qui sont-ils ? de nouveaux Marseillais, venant de partout en France et des colonies.
Mon mari, Pierre, et la future Directrice de l’école, Lilette ,sont eux des Provençaux nés en Arles.

Pour tous, ces locations solutionnent les problèmes d’installation à Marseille. Pour notre famille, c’est un rêve réalisé. Nous avions suivi la construction depuis Rive de Giers sur documents et espérions, si Pierre était nommé à Marseille, venir habiter cet immeuble ! Et cela s’est fait ! De plus, pour tous, il est toujours facile de s’adapter au confort et nous l’avions chez nous : points d’eau multiples, salle de bains, coins toilette et douche spéciale pour les enfants !

Cependant, la vie n’est pas simple, l’environnement est nul, baraques de chantier, tas de sable, poutrelles, matériaux et matériel, nous n’avons pas de commerces, peu ou pas de transports collectifs, éloignés du centre-ville, au milieu de jardins ouvriers, de villas, un club hippique, une usine, une ferme, avec vaches, chevaux et un coq qui chante!! Les écoles et lycées sont éloignés.
Mais tout s’illumine lorsque nous entrons chez nous. La clarté, le soleil, le confort, le silence, à l’horizon à l’Est les montagnes, à l’Ouest la mer. "Des couchers de soleil les plus beaux du monde", m’a confié un jour un visiteur parisien, et nous sommes d’accord.
Nos voisins, nous les découvrons chaque jour, bonjour, sourire, nous échangeons des solutions pour les achats, les écoles, nous nous rendons des services… Les contacts sont de plus en plus amicaux.

La gestion de "notre immeuble" ? …. Pour nous au quotidien, des directeurs assez draconiens pour l’application du règlement intérieur, mais sympathiques, les travaux pour terminer la construction... Nous savions qu’il y avait une gestion de l’Etat chapeautée par de hauts fonctionnaires de Paris que rejoignaient des hauts fonctionnaires de Marseille délégués par leurs administrations. Ils assuraient des assemblées auxquelles nous n’avions pas accès et on parlait de DEUX copropriétaires !

Au mois d’octobre, beaucoup de bruits dans la nuit du 13 au 14, au matin, nous constatons que le coté Est est nettoyé, permettant ainsi l’inauguration de l’immeuble, en présence de Monsieur LE CORBUSIER.  En Novembre 1952, 80 appartements sont distribués, surtout en dommages de guerre à des personnes étrangères au département (Pas de Calais par exemple); pour la plupart elles ont loué en 1953-54.

En décembre la ville a froid, la Cité a froid, mais horreur, nos appartements ont froid !
Un petit mot dans le hall "réunion ce soir sur le toit ": il y a une grande salle vide. Nous y sommes pour discuter du chauffage. Il est également révolutionnaire : air chaud pulsé dans les appartements par bouches "Véga". Cet air est passé dans la chaufferie enterrée dans le parc.
Bonne humeur, mais sensation de se heurter à un mur.
Pas plus de chaleur, sauf la chaleur humaine de notre réunion ! Extraordinaire et encourageante !
La salle, non utilisée, devient tout de suite notre Forum, notre Agora, enfin NOTRE SALLE et c’est là que 15 ou 20 habitants se sont retrouvés une semaine plus tard et ont discuté : entretien, garanties décennales…

Monsieur LE CORBUSIER nous a parlé vie associative, défense des intérêts, création de loisirs… Et la décision est vite prise de la fondation de L’Association des Habitants de l’Unité d’Habitation Le Corbusier Marseille le 14 Janvier 1953.

La gestion de l’ensemble nous donne des soucis, nous avons l’impression que l’Etat veut vendre et le plus rapidement possible. Nous, nous voulons pouvoir acquérir nos logements, participer à la gestion et préserver nos garanties décennales.
Nous gagnons et, entre 1954 et 1955, une grande majorité des 80 cobayes deviennent propriétaires !
Le conseil syndical existant finit par démissionner et nous constituons un conseil syndical avec des participants de l’association déjà informés des problèmes. Tout cela est réalisé dans un climat chaleureux, de compréhension et de confiance. Tout le monde a compris que dans un immeuble, surtout de cette importance, il est nécessaire d’avoir :
1) un Conseil Syndical désigné par les propriétaires assistant un Syndic, capable de discuter, organiser des travaux, de l’entretien, de mener la gestion matérielle et comptable de l’immeuble.
2) une Association groupant copropriétaires habitant la cité et locataires pour assumer le respect des droits, organiser la vie culturelle et sportive et les contacts avec l’extérieur.
Les 2 organismes étudient, discutent des mêmes sujets avec parfois des arguments différents. Depuis 50 ans, cela fonctionne ainsi et je pense que tous ensemble nous pouvons dire qu’il fait bon vivre à Le Corbusier, avec le sourire, l’amitié, l’assistance entre nous et des résultats dans la gestion et les loisirs.
Ceci brièvement exposé, l’Association, avec souvent des membres responsables dans les deux systèmes, continue à assurer un gros travail de gestion, avec en plus le coté demandé par Monsieur LE CORBUSIER de créer un centre de loisirs.

Avec enthousiasme, dès Janvier 53, nous décidons d’organiser un grand bal le 15 Mars pour fêter la création de l’Association et faire connaître aux gens de la ville notre immeuble et la joie d’y vivre. Par une nuit idéale et de 19 heures à 5 heures du matin, tout le monde dansa sur le toit, seul l’orchestre était dans  notre Forum, aménagé  par
nos soins bénévoles : parquet, estrade, peinture…
Des clubs sont créés : toute proposition est acceptée, si le candidat s’engage à en assurer la gestion.
- la bibliothèque… fonctionnera dans divers locaux, mais elle est toujours là.
- le Cinéma : 100 spectateurs chaque semaine au Forum, actuellement 50, la salle étant plus petite…
- chorale, musique : une trentaine
- théâtre : une trentaine de participants, de nombreuses pièces jouées (1er prix UFOLEP)
- sport : foot, volley, boules, tennis, ping-pong…
- essais de reliure, de maquettes…
- club de jeunes…
Et maintenant ? Bilan en 2003 : la section théâtrale, la chorale et la musique de chambre ont disparu. Pourquoi ces restrictions ? La salle que nous avions adoptée, notre "Forum", fut cédée par l’Etat pour y faire un gymnase (privé) ouvert à l’extérieur; ce fut pour nous la catastrophe. Mais nous avons tout de suite relevé la tête et puisqu’on nous supprimait cette salle que nous avions demandée en location, nous allions continuer en exploitant nos parties communes :
- le Toit-terrasse : bals, théâtre, expositions, fêtes, cinéma, rencontres…
- le Hall d’entrée : expositions de peinture, sculpture…
- le Jardin d’hiver (3e rue) : expositions, fêtes, cinéma, rencontres… et même Messe de minuit !
- les 4 petites salles de clubs : cinéma, ping-pong, loisirs, bibliothèque…
Tout cela continue, et avec optimisme !!...

Je vais vous signaler quelques dates marquantes, mais dès maintenant, sachez qu’il y a eu d’autres manifestations de théâtre, cinéma, souvent animées par des habitants de marque de notre immeuble, tels l’écrivain Pierre BOULLE, le cinéaste René ALLIO ou le poète Axel TOURSKY.
Dès le début, un procès a été gagné contre l’Association pour l’Esthétique générale de la France, qui demandait la destruction de l’immeuble et 20 millions de dommages !
Puis en 1956 : Festival d’Avant-garde avec, en peinture Michel RAGON, architecture WOGENSKI, danse Maurice BEJART, théâtre Jacques POLIERI, cinéma Charles FORD, musique André HODEIR…
Le 12 Mai, on nous prive du "Forum" !!!

1962 : 10 ans de présence : la crêche, animée par 2 membres bénévoles assistés de personnels professionnels obligatoires (médecin, directeur de crèche, infirmière, femme de ménage  va poser beaucoup de problèmes de fonctionnement et financiers, elle ne pourra continuer.
Une usine voisine traite le ricin et occasionne des problèmes de santé : procès (gagné), mais 9 habitants doivent déménager pour cause de maladie.
Problèmes de garages (bâtisse voisine) : construction, vente… Cela finira aussi par un procès, lui aussi gagné.
Pour fêter les 10 ans, soirée jazz quintet, mais budget réduit !

1971-72 : 20 ans : nous finançons et plantons des arbres dans notre parc, point vert unique dans la vie des immeubles marseillais.
1982 : 30 ans :
Nos finances le permettent, nous avons un syndic et un Conseil Syndical compétents, l’Association fête ses 30 ans.
* inauguration par Monsieur Claudius PETIT
* visites guidées de nos appartements par nous les habitants
* conférences d’architecture par Messieurs CANDILIS et WOGENSKI
* présence active de Monsieur René ALLIO (habitant) avec ses films !
* à l’Ecole d’Architecture de Luminy (auditoire et grande salle), conférences-débats avec Monsieur VON MOOS (Delft) et Monsieur MONNIER (historien, Aix)- 1983 : grand Bal Brésilien sur le toit, avec 2 orchestres et beaucoup de monde de 19 h à 5 h, dans une ambiance extraordinaire !
- 1984 : plaquette, "Il ya cent ans naissait Monsieur LE CORBUSIER"
- 1989 : l’Arbre de la Liberté est planté, lâcher de ballons , 500 architectes venus de toute l’Europe font la fête sur le toit
- 1990 : grand Bal Africain, "Nuit blanche / Corbu noir"
- 1992 : 40 ans, nous avons les percussions de Strasbourg, nous causant beaucoup d’émotion et d’admiration sur la façade Est, avec, sublime sur le toit une exposition de sculptures de François BOUCHE et un immense portrait de Monsieur LE CORBUSIER projeté de nuit sur la façade Nord.
- 1999 : il semble que l’Association désire "rajeunir". Les "seniors" vont laisser la direction à un "sang nouveau". Le bénévolat des anciens a été "payant", ils ont toujours désiré maintenir la joie, les distractions communes dans un climat d’amitié entre les habitants. Tout le monde peut dire "il fait bon vivre à Le Corbusier".
Je remercie tous les adhérents qui ont participé, tous les habitants qui ont soutenu et toléré nos manifestations. Je sais que la nouvelle équipe garde cet objectif en priorité et je lui laisse le soin de vous évoquer 2002 : 50 ans de présence ………. LA FÊTE ………

 








 


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